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Portrait d'auteur

Yasmina Khadra — la voix des blessures du monde

Derriere ce nom de femme se cache un homme qui a choisi de porter la litterature comme une arme contre l'oubli
Portrait · 6 min de lecture
★★★★★
Yasmina Khadra

Il y a des auteurs qu'on lit et qu'on referme. Et il y a Yasmina Khadra — de ceux qu'on ne referme jamais tout a fait. Depuis que j'ai ouvert Les Hirondelles de Kaboul un soir de novembre, quelque chose a change dans ma facon de regarder le monde. Pas de facon spectaculaire, pas avec fracas. Plutot comme une lumiere qui se deplace lentement et finit par eclairer des angles qu'on ne voulait pas voir.

Mohammed Moulessehoul — c'est son vrai nom — est ne en 1955 a Kenadsa, en Algerie. Enfant, son pere l'envoie a l'ecole des cadets, et c'est l'armee algerienne qui l'eduque, le forme, le discipline. Il y passera pres de trente ans, jusqu'au grade de commandant. Pendant toutes ces annees, il ecrit en secret. Il signe ses manuscrits du nom de sa femme — Yasmina Khadra — pour contourner la censure militaire. Ce pseudonyme feminin deviendra son identite litteraire definitive, meme apres sa demission de l'armee en 2000.

Ecrire, pour moi, c'est refuser que les victimes disparaissent deux fois — une premiere fois dans la violence, une seconde fois dans l'indifference.

Ce qui frappe chez Khadra, c'est son obsession pour les zones de guerre — Kaboul, Bagdad, le conflit israelo-palestinien, les attentats en France. Mais il ne les traite jamais comme un journaliste, jamais comme un moraliste. Il entre dans la tete de ses personnages, qu'ils soient bourreaux ou victimes, et les rend humains jusqu'a l'inconfort. C'est ca qui derange, et c'est ca qui fascine.

Avec Les Hirondelles de Kaboul, il plonge le lecteur dans un Afghanistan sous les talibans avec une economie de mots saisissante. Chaque phrase porte un poids. Avec L'Attentat, il va encore plus loin : un medecin arabe israelien decouvre que sa femme etait une kamikaze. Comment continuer a vivre quand la chair de votre chair devient l'incomprehensible ? Ces romans ne donnent pas de reponses. Ils posent des questions que l'on n'ose pas formuler soi-meme.

Ce qui me touche profondement chez cet auteur, c'est qu'il ecrit depuis l'interieur de la fracture. Pas depuis un appartement confortable avec une opinion arretee sur le Moyen-Orient. Depuis une trajectoire personnelle complexe, contradictoire, incarnee. Il a porte l'uniforme, il a connu la violence de l'Etat et celle de la rue, il a vu l'Algerie bruler pendant les annees noires. Et de tout cela, il a fait de la litterature — pas pour se justifier, mais pour temoigner.

Il n'y a pas de monstre dans mes livres — seulement des hommes que les circonstances ont brises d'une facon ou d'une autre.

Son style est particulier : une langue francaise chatiee, presque classique, qui detonne avec la brutalite des sujets qu'il traite. Ce contraste n'est pas un accident — c'est une posture. La beaute de la langue comme resistance a la laideur du monde. Quand Khadra est au sommet de sa forme — dans les Hirondelles, dans Ce que le jour doit a la nuit, dans L'Olympe des infortunes — c'est une experience de lecture qu'on n'oublie pas.

Ce que le jour doit a la nuit reste pour moi son roman le plus dechirant. Cette histoire d'amour impossible entre Younes et Emilie, sur fond d'Algerie coloniale, a quelque chose d'un conte melancolique qui refuse la reconciliation facile. On aime sans pouvoir aimer, on appartient sans jamais appartenir. Une douleur douce et persistante, comme un air de musique qu'on n'arrive pas a chasser.

La note de JadeYasmina Khadra est de ces auteurs qu'on ne choisit pas vraiment — qui s'imposent au bon moment, quand on est pret a regarder le monde autrement. Commencez par Les Hirondelles de Kaboul si vous ne le connaissez pas encore. Certains livres changent l'angle depuis lequel on regarde l'humanite.
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