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Chronique littéraire

Une si longue lettre — Mariama Bâ

Nouvelles Éditions Africaines · 1979 · Roman épistolaire
11 août 2023 · 2 min de lecture
★★★★★
4,8 / 5
Une si longue lettre — Mariama Bâ

Il y avait longtemps qu'on me recommandait ce livre. Cet été fut enfin l'occasion — et je comprends maintenant pourquoi on me le recommandait avec cette insistance. C'est un texte qui touche quelque chose de profond, de réel, d'universel malgré son ancrage précis dans le Sénégal des années 1970. Un livre qui a traversé les décennies sans prendre une ride.

Ramatoulaye vient de perdre son mari, Modou, qui l'avait abandonnée pour épouser en secondes noces la meilleure amie de leur fille. Elle est en période de deuil — le mirasse, quarante jours d'isolement selon la tradition islamique — et elle écrit à son amie d'enfance Aïssatou, exilée aux États-Unis. Cette longue lettre est en réalité un bilan de vie : le mariage, la polygamie subie, les enfants élevés seuls, les choix faits ou non faits, les deuils accumulés, les silences gardés trop longtemps.

Dans le murmure d'une lettre, l'âme d'une femme africaine brave traditions et destinées — et dit ce qu'elle n'a jamais pu dire à voix haute.

Ce qui frappe d'emblée, c'est la dignité du ton. Mariama Bâ n'écrit pas avec amertume ni avec colère — elle écrit avec une clarté douloureuse, une façon de regarder sa vie en face sans s'apitoyer. Ramatoulaye souffre, elle est blessée, mais elle pense. Elle analyse. Elle interroge les traditions qu'elle aime et celles qu'elle refuse. Ce n'est pas un roman militant au sens étroit du terme — c'est beaucoup plus subtil et beaucoup plus fort que ça.

La forme épistolaire est parfaitement choisie. La lettre permet cette intimité absolue — Ramatoulaye dit des choses qu'elle ne pourrait dire nulle part ailleurs, à une femme qui a fait d'autres choix qu'elle et qui pourtant la comprend. Et dans cet espace de parole protégé, une vie entière se déploie — avec ses joies, ses trahisons, ses regrets, et cette obstination tranquille à ne pas disparaître.

Ce roman parle du Sénégal, de l'Islam, de la polygamie, de la condition des femmes africaines — mais il parle aussi, à travers tout ça, de quelque chose d'universel : qu'est-ce qu'aimer ? Qu'est-ce que tenir ? Et peut-on encore choisir sa vie dans un monde qui l'a déjà choisie pour vous ?

La note de JadeUn classique qui n'a pas vieilli d'une ligne. Indispensable — pour comprendre la condition féminine en Afrique, et bien au-delà.
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