Triste Tigre — Neige Sinno

Triste Tigre est un livre difficile à tenir entre les mains. Non pas parce qu'il est mal écrit — il est au contraire d'une précision et d'une intelligence rares — mais parce qu'il dit quelque chose qu'on n'a pas l'habitude d'entendre dit de cette façon. Neige Sinno raconte l'inceste subi pendant son enfance, et elle le raconte en regardant la littérature en face.
Ce qui distingue ce texte de tous les autres récits de ce type, c'est son rapport à l'écriture elle-même. Sinno ne cherche pas à témoigner, ni à guérir, ni à accuser. Elle cherche à comprendre — ce que les mots peuvent faire, et ce qu'ils ne peuvent pas faire. Elle convoque Nabokov, Dostoïevski, les grands auteurs qui ont mis des prédateurs au centre de leurs récits. Et elle interroge : que fait la littérature de ces histoires-là ?
Une exploration profonde et intime de l'inceste, naviguant avec adresse entre le récit personnel et la réflexion littéraire. On n'en sort pas indemne.
C'est un livre courageux, mais pas au sens où on l'entend habituellement. Le courage ici n'est pas seulement de raconter — c'est de penser, à voix haute, ce que ça change de raconter.