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Portrait d'auteur

Maryse Conde — l'insoumise des Antilles

Une oeuvre titanesque, une vie romanesque, une liberte totale — Maryse Conde a ecrit comme elle a vecu : sans permission
Portrait · 6 min de lecture
★★★★★
Maryse Conde

Il y a des auteurs qu'on admire de loin — des monuments, des institutions. Et il y a Maryse Conde, qu'on admire de pres, visceralement, parce que tout dans sa vie et dans son oeuvre crie quelque chose d'essentiel : la liberte n'est pas un luxe, c'est une necessite. Lire Conde, c'est se laisser emporter par une voix qui n'a jamais demande la permission d'exister.

Nee en 1934 a Pointe-a-Pitre, en Guadeloupe, Maryse Boucolon grandit dans une famille bourgeoise creole assimilee qui lui transmet un amour de la France et une certaine honte de ses racines africaines. Ce paradoxe fondateur nourrira toute son oeuvre. Elle part a Paris a seize ans, etudie a la Sorbonne, puis decouvre l'Afrique — le Cote d'Ivoire, le Ghana, la Guinee, le Senegal. Des annees difficiles, des amours compliquees, une vie qui ressemble deja a un roman. Elle commence a ecrire.

Je suis guadeloupeenne, africaine, francaise, americaine. Je suis tout ca a la fois, et je n'ai pas a choisir. La litterature m'a donne ce droit.

Son oeuvre est immense : plus de vingt romans, des pieces de theatre, des essais. Mais c'est Moi, Tituba, sorciere... Noire de Salem qui m'a le plus frappee. Ce roman, paru en 1986, ressuscite un personnage historique — une esclave africaine accusee de sorcellerie lors des proces de Salem en 1692 — et lui donne une voix, une chair, une dignite. Conde n'ecrit pas une reconstitution historique froide. Elle ecrit un acte politique. Elle donne la parole a celle qu'on avait reduite au silence.

Avec Segou, sa fresque en deux tomes sur un empire africain malmene par l'islam et la colonisation, elle montre une Afrique precoloniale dans toute sa complexite — ni paradis perdu ni enfer, mais un monde humain, avec ses grandeurs et ses failles. Ce refus de l'idealisation est caracteristique de Conde. Elle ne cede jamais a la tentation du mythe consolateur.

Ce qui me touche chez elle, au-dela de l'intelligence et de l'erudition, c'est le courage. Courage d'affronter la negritude avec un regard critique, quand Cesaire etait intouchable. Courage d'ecrire sur l'esclavage sans pathos. Courage de parler de la Guadeloupe sans complaisance. Courage, enfin, d'etre une femme noire qui prend toute la place dans un espace litteraire qui n'etait pas prevu pour elle.

J'ai mis du temps a comprendre que mon identite n'avait pas a etre coherente. On peut etre contradictoire et entiere en meme temps.

En 2018, alors que le prix Nobel de litterature n'est pas decerne en raison du scandale qui frappe l'Academie suedoise, le prix Nobel alternatif est cree — et c'est Maryse Conde qui le recoit. Une facon de dire ce que tout le monde pensait : elle aurait du l'avoir depuis longtemps. Elle meurt en 2024, a quatre-vingt-neuf ans, laissant derriere elle une oeuvre qui continuera de deranger, d'interroger, d'eclairer.

Lire Maryse Conde aujourd'hui, c'est lire quelqu'un qui a pense les questions de race, d'identite, de memoire coloniale bien avant que ces sujets deviennent des hashtags. C'est se confronter a une pensee qui ne simplifie pas, qui ne rassure pas, mais qui agrandit le monde.

La note de JadeCommencez par Moi, Tituba, sorciere si vous ne connaissez pas encore Conde — c'est un roman court, fulgurant, qu'on lit en apnee. Et si vous avez du courage, plongez dans Segou : c'est un monument, et il le merite.
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