La TresseLaetitia Colombani

Bonjour à toutes et à tous. Il y a des livres qu'on referme et qu'on pose sur la table sans dire un mot. Pas parce qu'on est déçu. Parce qu'on est trop plein. La Tresse de Laetitia Colombani est de ceux-là. Je l'ai lu en deux jours, absorbée, et quand j'ai tourné la dernière page j'ai eu envie d'appeler une femme que j'aime pour lui dire que je pensais à elle. Je ne sais pas si c'est une définition de la grande littérature, mais pour moi c'en est une.
Colombani tisse trois histoires en parallèle, dans trois pays, à trois époques que tout sépare en apparence. Smita est une intouchable dans un village du Rajasthan. Elle rêve d'une seule chose pour sa fille : lui épargner le destin qui a écrasé toutes les femmes avant elle. Giulia, en Sicile, reprend l'atelier de perruques de son père cloué au lit après un accident, et découvre une entreprise au bord du gouffre et des ouvrières qui dépendent d'elle. Sarah, avocate d'affaires à Montréal, apprend un diagnostic qui va changer tous ses plans d'un coup. Trois femmes que rien ne réunit, sinon la façon dont la vie leur dit non et la façon dont elles répondent quand même oui.
Ce qui rend ce roman unique, c'est sa construction. Les trois histoires s'entrelacent comme les mèches d'une tresse, chacune indépendante, toutes nécessaires à la solidité de l'ensemble.
Je veux vous parler de Smita d'abord parce que c'est elle qui m'a le plus bouleversée. Son histoire est la plus dure, objectivement. Elle nettoyait les latrines à mains nues depuis l'enfance, comme sa mère, comme sa grand-mère. Le système des castes en Inde n'est pas un sujet abstrait dans ce roman, il est charnel, quotidien, humiliant. Et quand Smita décide de tout quitter avec sa fille et son mari pour rejoindre une école qui accepterait Lalita, elle pose un acte de résistance d'une simplicité et d'une grandeur qui m'ont coupé le souffle. Colombani n'en fait pas une héroïne de film. Elle en fait une mère. C'est beaucoup plus puissant.
Giulia m'a touchée différemment. Son histoire est plus douce, plus enveloppée dans la lumière sicilienne et l'odeur de la kératine chaude. Mais elle porte quelque chose d'universel que beaucoup d'entre nous ont connu ou connaîtront : reprendre quelque chose qu'on n'avait pas choisi, découvrir qu'on y est capable, et trouver dans ce détour inattendu une partie de soi-même qu'on ignorait. Ce n'est pas un parcours spectaculaire. C'est un parcours juste. Et Colombani le raconte avec une sensibilité qui ne verse jamais dans la mièvrerie.
Et Sarah. Sarah qui dirige, qui performe, qui n'a pas le temps de tomber malade et qui tombe quand même. J'ai pensé à toutes les femmes que je connais qui se battent pour être prises au sérieux dans des milieux qui ne les ont pas attendues. Qui font deux fois plus pour être reconnues à moitié. Sarah incarne ça avec une précision qui fait un peu mal à reconnaître. Sa façon de refuser d'être réduite à son diagnostic, sa façon de continuer à vouloir, même autrement, c'est quelque chose que j'ai relu deux fois.
Ce livre ne parle pas que des femmes pour les femmes. Il parle de ce que c'est que de refuser de se laisser définir par ce qu'on vous a assigné. Ça, ça concerne tout le monde.
Est-ce que le roman est parfait ? Il est possible qu'il soit trop bien construit, trop symétrique, que les coïncidences finales arrivent un peu trop proprement. Certains lecteurs y verront de la manipulation émotionnelle. Moi, j'ai choisi d'y voir du soin. Du soin apporté au lecteur, de la générosité dans la narration. Colombani voulait qu'on ait envie de tourner les pages et qu'on reparte transformés. Elle réussit les deux. Je ne lui en veux pas pour la mécanique bien huilée.
Cinq millions d'exemplaires vendus dans le monde. Traduit en quarante langues. Prix Relay des Voyageurs. Ces chiffres disent quelque chose sur ce livre que les arguments littéraires ne disent pas toujours : il a touché des gens que rien ne prédisposait à le lire. Des gens dans des trains, des aéroports, des salles d'attente. Et ils ont levé les yeux de leurs pages avec quelque chose de changé dans le regard. C'est pour ça qu'on lit. C'est pour ça qu'on partage.