Petit pays — Gaël Faye

Hello, les amoureux des livres. Si vous suivez Les Pages de Jade depuis un moment, vous savez que Gaël Faye occupe une place particulière dans ce blog. Je lui ai consacré un portrait dans notre galerie — parce que certains auteurs méritent qu'on s'arrête sur leur trajectoire autant que sur leurs livres. Mais aujourd'hui, c'est sur Petit pays que j'ai envie de revenir. Sur ce roman que j'ai lu il y a quelques années et qui continue de me hanter. Sur ce qu'il m'a fait. Sur pourquoi je pense que vous devez le lire, si ce n'est pas encore fait.
Gabriel a dix ans. Il vit à Bujumbura, au Burundi, dans une impasse que ses copains et lui ont transformée en territoire, en royaume miniature. Son père est un expatrié français, entrepreneur pragmatique et peu loquace sur ce qui le dépasse. Sa mère est rwandaise, belle et insaisissable, portant en elle quelque chose de lourd qu'elle ne nomme jamais. Gabriel grandit entre deux cultures, deux langues, deux façons de voir le monde, sans vraiment appartenir à aucune pleinement. Et dans cette impasse, avec ses amis, ses mangas et ses petites aventures de gamin, il est heureux. D'une façon simple, totale, presque animale.
Ce que j'ai aimé d'abord dans ce roman, c'est le bonheur. Oui. Il faut oser le dire : Petit pays commence par du bonheur.
Et c'est précisément ça qui rend tout le reste si dévastateur. Parce que Gaël Faye — qui se cache derrière Gabriel avec une transparence qu'on devine à chaque page — sait que le lecteur sait ce qui vient. Le génocide rwandais de 1994. La guerre civile burundaise. L'implosion d'un monde d'enfance. Et pendant les premières pages, on lit en sachant, et cette connaissance colore chaque scène de douceur d'une lumière un peu trop belle, un peu trop fragile. Comme ces photographies prises juste avant un drame dont les protagonistes ignorent encore tout.
Ce que Faye réussit avec une maîtrise qui me sidère, c'est d'écrire depuis l'intérieur du regard de l'enfant sans jamais le trahir. Gabriel ne comprend pas tout ce qui se passe. Il entend des conversations d'adultes à moitié, il perçoit des tensions sans en saisir l'origine, il voit sa mère changer sans pouvoir nommer ce changement. Et cette incompréhension partielle — ce regard qui voit sans tout voir — est exactement ce qui rend la violence si insupportable quand elle arrive. Parce qu'elle n'est jamais expliquée, jamais mise en perspective avec des mots d'historien. Elle entre dans la vie de Gabriel comme elle entre dans celle des enfants : par effraction, sans préambule, sans explication qui tienne.
Il y a une scène dans ce roman que je ne vous raconterai pas. Elle arrive à peu près au deux tiers du livre. Et quand je l'ai lue, j'ai dû poser le livre, regarder par la fenêtre un moment, et rester sans rien faire pendant quelques minutes. Pas de larmes spectaculaires. Juste quelque chose qui s'était décalé en moi, un endroit intérieur qui avait bougé d'un centimètre et ne reviendrait pas à sa place d'avant. C'est ça, les grands romans. Ils changent quelque chose sans demander la permission.
La langue de Faye est à la hauteur de ce qu'il raconte. Elle n'est jamais complaisante, jamais dans l'effet. Elle dit juste, elle dit vrai, et c'est déjà beaucoup.
On pourrait parler de la question de l'identité, centrale dans ce roman. Gabriel tiraillé entre le Burundi et la France, entre son père et sa mère, entre ce qu'il est et ce qu'on attend qu'il soit. Cette dualité que Faye porte dans sa propre vie et qu'il transforme en matière littéraire avec une intelligence et une sobriété rares. Il ne surexplique pas, ne plaide pas sa cause. Il montre, et il laisse résonner. Ce livre m'a appris quelque chose sur la façon dont une identité se construit à l'intersection de plusieurs mondes, de plusieurs langues, de plusieurs mémoires. Et sur ce qu'on perd quand ces mondes s'effondrent.
Je sais que certains d'entre vous hésitent à lire des romans sur des génocides, des guerres, des tragédies. Je comprends cette réticence. Mais je vous demande de faire confiance à Gaël Faye sur ce coup-là. Petit pays n'est pas un livre sur l'horreur. C'est un livre sur l'enfance qui finit. Sur la façon dont on devient adulte à coups de choses qu'on n'a pas choisies. C'est un livre qui fait aimer les gens, même dans le pire. Et ça, c'est ce que seule la littérature peut faire.