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Chronique littéraire

Ajisai — Aki Shimazaki

Actes Sud · 2025 · Roman contemporain
17 mai 2025 · 3 min de lecture
★★★★★
4,8 / 5
Ajisai — Aki Shimazaki

Je viens tout juste de refermer ce roman. Et quelque chose en moi reste ouvert. Certains livres ne sont pas faits pour être dévorés — ils demandent qu'on les écoute, qu'on les respire, qu'on les laisse traverser comme une saison. Ajisai, d'Aki Shimazaki, fait partie de ces textes-là. Premier tome d'une nouvelle pentalogie, il poursuit l'art du fragment que l'autrice a fait sien depuis ses débuts : un récit court, tout en nuances, qui semble ne rien dire mais qui suggère tout.

Shôta, jeune étudiant en littérature, mène une vie sans heurts dans un milieu aisé. Quand ses parents font faillite, il est contraint de se confronter au réel — la précarité, le travail, la perte de statut. Il devient gardien d'une résidence secondaire appartenant à une famille bourgeoise. Là, il rencontre Sumiko Oda, une femme belle, mystérieuse, plus âgée, en instance de divorce. Leur passion commune pour la musique crée un lien. Et peu à peu, quelque chose naît entre eux — ni histoire d'amour assumée, ni simple amitié. Un état d'entre-deux. Une tension qui n'éclate jamais vraiment. Une incandescence sous verre.

Ce que j'ai aimé dans Ajisai, c'est ce flottement permanent. Rien n'est sûr. Tout est suggéré. On ne sait jamais si Shôta projette, fantasme, ou vit réellement cette passion — et c'est précisément cela qui fait la force du roman.

Shôta est jeune, idéaliste, rêveur. Il veut devenir écrivain mais ne sait pas encore vivre. Son désir pour Mme Oda est autant charnel que littéraire. Elle devient un déclencheur, un miroir, une échappée. Mais elle — que ressent-elle ? Elle reste opaque, distante, polie. On devine une tristesse, un retrait, jamais de déclaration. Ce déséquilibre entre celui qui brûle et celle qui échappe donne au roman son cœur battant. Et Shimazaki le restitue avec une pudeur admirable.

Le style peut d'abord désarçonner. Les phrases sont courtes, les dialogues rares, les émotions passent surtout par les silences, les gestes, les ellipses. Mais ce minimalisme n'est jamais vide — il est tendu, concentré. Chaque scène est épurée jusqu'à l'os, et pourtant l'émotion affleure. La honte de Shôta face à la chute sociale. L'effort de Mme Oda pour rester digne. La sensualité diffuse de certaines scènes — jamais crue, jamais appuyée, mais bien réelle.

Lire Ajisai, c'est aussi se laisser imprégner par une atmosphère. L'odeur de l'herbe tondue, la texture d'un kimono, le son étouffé d'un piano, la pluie dans les feuillages. C'est un livre de sensations, de perceptions, de murmures. Un jardin japonais : chaque élément posé avec soin, chaque vide signifiant.

La note de JadeUn roman de surface et de profondeur. Shimazaki confirme qu'elle est une des voix les plus singulières de la littérature contemporaine. À lire lentement, comme elle l'a écrit.
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